Six heures du mat', quai Suffren. Jean-Marc décharge ses caisses de rougets pendant que le port dort encore. C'est sa dernière semaine. Après 47 ans derrière l'étal de la place aux Herbes, il range son tablier vendredi. « J'ai plus la voix », qu'il dit en rigolant. Mais tout le monde sait que c'est surtout la mer qui fatigue — et les règles qui serrent.
Le poisson local n'a plus la cote chez les grossistes. Les rougets de ligne à 38 euros le kilo, ils te les font venir d'Espagne à 22. Va expliquer ça à un gamin qui apprend le métier. Jean-Marc ne forme personne. Il passe le relais à sa nièce Clarisse, qui tient déjà Chez Madeleine à côté — et qui vendra du poisson, oui, mais sans crier. Plus personne ne crie sur le marché de Saint-Tropez.
C'est une toute petite chose, un détail. Un homme qui hurle « Allez mes belles, elles sortent de l'eau ! » à travers la place. Mais c'est aussi la dernière voix d'un village qui tangue, pris entre son passé de pêcheurs et son présent de cartes de crédit sans contact. Passe dire au revoir à Jean-Marc cette semaine. Il te refilera peut-être un maquereau — il m'en a donné deux ce matin, « pour tes chats ».
